La philosophie d’Édouard Glissant – Une somme d’Alexandre Leupin

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La philosophie d’Édouard Glissant – Une somme d’Alexandre Leupin

Par Michel Herland

Michel Herland signale un ouvrage d’Alexandre Lupin qui met en lumière la Philosophie « puissante et originale » d’Edouard Glissant

Philosophe ? S’agissant de Glissant, on pense plus immédiatement au poète, au romancier, à l’analyste si fin de la société antillaise, au signataire de plusieurs manifestes. On n’ignore pas, certes, qu’il fut l’auteur d’un ouvrage intitulé Philosophie de la relation, mais il s’agit du dernier livre théorique sorti uniquement de sa plume (2008), dont le contenu est connu seulement des initiés. Si les lecteurs du Traité du Tout-Monde (1997) sont sans doute plus nombreux, son sous-titre (Poétique IV) ne le désigne pas comme relevant directement d’une démarche philosophique.

C’est l’immense mérite d’Alexandre Leupin, qui a très bien connu Glissant, qui a échangé avec lui, de révéler derrière les énoncés souvent paradoxaux, voire contradictoires (du moins en première lecture) de son ex-collègue de l’Université de Louisiane, et bien au-delà des deux ouvrages cités, la philosophie qui les sous-tend. Une philosophie aussi puissante qu’originale dont on ne voit pas à quoi on pourrait la comparer sinon à celle de Nietzsche, non seulement à cause du retour vers les pré-socratiques mais encore et surtout par la manière, « poétique » et « plasmatique » dont elle s’exprime. Comparable mais néanmoins fort différente, la philosophie « archipélique » de Glissant étant gouvernée par une opacité revendiquée, une incertitude fondamentale et l’affirmation d’une irréductible diversité.

C’est évidemment sous cet éclairage qu’il  faut entendre la formule citée en exergue. Rien n’est vrai puisque l’incertitude est la règle, mais tout est vivant, c’est-à-dire en perpétuel devenir. Ainsi s’éclairent également des formules typiquement glissantiennes comme le « système non systématique » ou la « totalité non totalitaire ».

« La relation [ou ailleurs le Tout-Monde] est la quantité réalisée de toutes les différences du monde ». On ne saurait mieux résumer la pensée de Glissant, son refus de toute idéologie – fût-elle bien pensante comme le post-colonialisme, par exemple – et de tout messianisme (pas de « surhomme » à prévoir ni de fin de l’histoire à l’horizon). Il est bien précisé au demeurant que « la relation n’a pas de morale ».

S’il est pourtant vrai que Glissant s’est engagé en politique au sein du Front antillo-guyanais en faveur de l’indépendance des départements d’outre-mer, ce fut du temps de sa jeunesse. Et s’il y a bien une dialectique chez Glissant, celle-ci, fondée sur la persistance des antinomies, est donc plus héraclitienne (ou proudhonienne pour prendre une référence plus récente) qu’hégélienne. Exit alors l’espoir d’une synthèse définitive et des lendemains qui chantent. On n’oubliera pas, à ce sujet, que Glissant fut le principal inspirateur du Manifeste pour les produits de haute nécessité, lequel prônait une radicalité proprement « poétique », loin des aspirations concrètes des Antillais alors en lutte (en 2009).

« Poétique », comme le sous-titre de cinq de ses livres. Le mot n’est pas chois par hasard : il désigne le seul idéal auquel Glissant accepta de croire, le seul moyen – « plasmatique » – d’atteindre une certaine (et provisoire) vérité, comme on l’a déjà noté. Cela vaut en particulier pour l’écrivain. Et comme le sens du mot « poésie » est trop univoque en français, Glissant préférait utiliser le mot « poétrie » pour caractériser un genre littéraire mêlant délibérément les genres (« récit, dialogue théâtral, poésie, réflexion, etc. »).

À l’instar de Camus, Glissant voulait l’écrivain « solitaire mais solidaire ». Pris au pied de la lettre un oxymore qui, au demeurant, se comprend aisément : on peut se montrer ouvert aux malheurs du monde tout en conservant sa liberté. Simili modo, l’opposition à l’encontre des mouvements de la négritude ou de la créolité manifeste chez lui le refus de réduire un individu à son identité générique. Dit autrement, il n’y a pas d’« être » (nègre, créole, etc.), il n’y a que des « étants » : une position très proche de l’existentialisme, même si Glissant récusait par ailleurs le modèle sartrien de l’intellectuel engagé.

Faut-il « ranger Glissant du côté des plus grands penseurs de tous les temps et de toutes les géographies », comme l’affirme Leupin ? Un bref article ne peut faire mieux que de suggérer qu’il fut un authentique philosophe aux idées puissamment personnelles. Au-delà, pour pénétrer les subtilités d’un système de pensée volontairement non systématique, l’introduction de Leupin apparaît indispensable.

Alexandre Leupin, Édouard Glissant philosophe, Paris, Hermann, 2016, 381 p., 27 €.

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